07/11/2012 : Election présidentielle américaine : le bilan des sondages aux Etats-Unis. Nate Silver est un statisticien génial et l’interdiction de la diffusion des sondages de sortie des urnes s’impose même dans le pays de la liberté

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Le monde entier, depuis cette nuit, ne parle bien sûr que de cela : la réélection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis et la défaite de son adversaire républicain Mitt Romney. 

Un résultat qui n’est donc pas une surprise, au moins pour les lecteurs du blog du droit des sondages, dans la mesure où la victoire de Barack Obama était prévue par les sondeurs : si les sondages nationaux, effectués sur l’ensemble de l’électorat, étaient très serrés, les sites de synthèse de sondages, prenant en compte outre les résultats nationaux les résultats Etat par Etat et notamment dans les swing states, donnaient tous un avantage pour Obama. Sur ce point, on l’a vu, Nate Silver, le statisticien génial (et non l’oracle imposteur) a finalement eu raison, au regard des résultats définitifs, de faire preuve d’un véritable optimisme. 

L’occasion de faire un bilan  de l’utilisation et de l’encadrement des sondages aux Etats-Unis dans le cadre de cette élection présidentielle : après un bref résumé des résultats de l’élection américaine, on confrontera ces résultats aux sondages électoraux réalisés pendant la campagne et on abordera la question des sondages de sortie des urnes réalisés pendant la nuit aux Etats-Unis, qui a connu pendant cette campagne une évolution très significative du point de vue du droit des sondages.

 

Résultats de l’élection présidentielle américaine

Barack Obama a donc gagné l’élection présidentielle américaine. 303 grands électeurs ont finalement voté pour lui, contre 206 pour Mitt Romney, soit une avance très confortable. On attend toujours les résultats pour la Floride, mais l’écart entre les candidats est tel que l’élection d’Obama est assurée quels que soient les résultats dans cet Etat.

On pourra trouver sur le site du Monde les résultats Etat par Etat : on constate que les Etats-clés ont basculé progressivement dans le camp d’Obama : notamment l’Ohio, Etat clé pour Mitt Romney  dans la mesure où aucun candidat républicain n’a jamais réussi à s’imposer à la Maison-Blanche sans remporter cet Etat.

Des résultats plus précis encore sont disponibles sur le site du Huffpost : Barack Obama aurait remporté 50,1 % des voix contre 48,2 % pour son adversaire dans l’Ohio. De quoi suffire pour remporter les 18 grands électeurs de l’Etat et ainsi emporter un avantage décisif, en raison des particularités du système constitutionnel américain. On apprend également par ce site qu’en Floride, même si les résultats ne sont pas définitifs, Barack Obama emporterait la victoire et les grands électeurs… de quoi creuser encore l’écart.

En outre, selon le Monde rendant compte des résultats donnés par CNN alors que le décompte des voix se poursuit, Barack Obama aurait même une légère avance en termes de voix populaire, puisque peu avant minuit il comptait  49 537 184 voix pour Obama (49 %) et  49 505 691 voix pour Romney (49 %).

Le constat s’impose donc. Pour l’élection présidentielle américaine, les sondeurs peuvent être satisfaits : leurs résultats sont proches du résultat final de l’élection.

 

Des résultats proches de ce qu’annonçaient les sondeurs

Dans l’ensemble, ces résultats sont proches de ce qu’annonçaient les sondages aux Etats-Unis, même si, comme nous l’avons relevé précédemment sur ce blog, l’autorégulation et l’absence de contrôle strict des sondages dans ce pays semblent permettre une plus grande variation et donc une hétérogénéité plus importante dans les résultats. Toutefois,  les résultats finalement annoncés correspondent aux projections des sondeurs les plus écoutés.

Tout d’abord, il faut noter que les sondages nationaux ont  été plutôt fiables. En effet, ceux-ci annonçaient, on s’en souvient, des résultats très serrés, et même 49 % contre 49 %. Longtemps dominant, Barack Obama s’était fait dépasser dans les dernières semaines dans les sondages nationaux mais, peu avant l’élection, la tendance s’était de nouveau inversée et il commençait à remonter, ainsi que l’indiquait le site RealPolitics.

Or les politologues le savent bien : des remontées dans les sondages peu avant les élections sont souvent synonymes de victoire, et cette règle s’est une nouvelle fois vérifiée. Barack Obama peut, entre autres, remercier Sandy : l’ouragan n’est peut-être pas pour rien dans sa victoire finale, lui qui a sans surprise raflé tout le nord de la côte est des Etats-unis – et l’Ohio, qui n’est pas si loin.

Toutefois, on sait également qu’en raison des particularités du système électoral américain, ce ne sont pas les résultats nationaux qui font les élections mais les résultats Etat par Etat et plus exactement encore l’agrégation des résultats Etat par Etat, d’où l’utilité des sites de synthèse de sondages comme RealPoliticsHuffpost ou le blog FiveThirtyEight de Nate Silver.

Or les résultats finals donnent également raison à ces sites de synthèse, qui avaient prédit la victoire d’Obama, et ils donnent même raison aux plus hardis d’entre eux.

En effet, ces derniers jours, le site Real Politics donnait 201 grands électeurs pour Obama, 191 pour son adversaire et 146 indécis, alors que Nate Silver donnait 303 grands électeurs pour Obama contre 234 pour son rival. Des résultats quasiment exacts pour ce dernier, dans l’attente des résultats de la Floride, qui pourrait basculer pour Obama  à très peu de choses près. Par contre, Nate Silver semble avoir été un peu optimiste quant aux votes populaires, mais il faut rappeler que les résultats cités plus hauts ne sont pas définitifs.

Donc, à la question posée ici, à savoir « Nate Silver est-il un statisticien génial ou un oracle imposteur ? », c’est semble-t-il la première solution qu’il faut retenir, d’autant qu’il était déjà tombé juste pour 49 Etats sur 50 en 2008.  C’est également l’opinion du Monde, qui a régulièrement fait référence au blog de Nate Silver, qui ne manque pas aussi de constater que ce statisticien a eu raison !

De quoi assurer à ce jeune homme de 34 ans une carrière fulgurante dans les sondages d’opinion… et dans d’autres secteurs d’activités moins médiatiques mais encore plus lucratifs, comme les jeux, son ancienne spécialité.

L’homme est modeste, d’ailleurs, puisque loin de se réjouir d’avoir eu raison – pour le moment en tout cas – il se contentait ce jour de commenter les résultats en bon sondeur, avant, selon ses propres termes, d’aller dormir et de boire une bière. Excellent programme. Il l’a plus que mérité.

 

L’évolution des règles encadrant la publication des sondages de sortie des urnes aux Etats-Unis : d’une liberté bruyante au respect du silence

La problématique de la diffusion des résultats des élections avant l’heure, et les risques que celle-ci influence l’électorat dans son choix qui a été traitée sur ce blog et ailleurs,  se pose également aux Etats-Unis, ainsi qu’un article du Monde s’en est récemment fait l’écho.

L’occasion de réaliser ici quelques recherches sur ce problème qui n’est peut-être pas si franco-français que certains voudraient bien le croire.

Il se pose en effet avec une particulière acuité aux Etats-Unis : les bureaux de vote et donc les résultats sont étalés sur six fuseaux horaires. Certains bureaux de vote ouvrent leur portes dès 6 heures du matin sur la côte Est (midi à Paris), pour fermer progressivement en fin d’après-midi. En Virginie, dans l’Ohio et en Caroline du Nord, les bureaux ont fermé à 19 h- 19h30 (1 heure du matin, mercredi, à Paris). En Floride, à 20 heures (2 heures, mercredi). Dans le Colorado et le Wisconsin, à 21 heures (3 heures, mercredi). Dans l’Iowa et le Nevada, à 22 heures, (4 heures, mercredi).

Les résultats tombent et sont diffusés au compte-goutte, Etat par Etat, de quoi influencer les électeurs dans le reste des Etats. Ce qui pose problème, notamment dans l’hypothèse où les résultats donnés seraient erronés.

Le risque d’erreur est d’autant plus grand que les résultats sont d’abord connu aux Etats-Unis sous la forme de sondages de sortie des urnes, dont la qualité n’est pas assurée.  Ainsi, en 2000, certaines chaînes de télévision avaient annoncé trop tôt la victoire de George W. Bush, alors qu’on connaît les difficultés posées par cette élection, et en 2004 certains sondages de sortie des urnes avaient donné une avance irréelle à John Kerry. Une manifestation exemplaire des biais qui peuvent affecter les sondages de sortie des urnes et qui a donné lieu à une réaction des parties prenantes pour que ces problèmes ne se reproduisent plus.

On constate alors qu’en matière de publication de sondages de sortie des urnes pendant les opérations de vote, les Etats-Unis sont en train de revenir sur le principe d’une totale liberté. En effet, alors qu’en 2003 des chercheurs constataient l’absence totale de règles encadrant la publication de sondages et de sondages de sortie des urnes pendant le vote aux Etats-Unis, c’est un mouvement inverse qui semble aujourd’hui s’imposer.

Plusieurs points vont dans ce sens.

En premier lieu, il faut souligner que la liberté d’expression continue de protéger la liberté de publier des sondages de sortie des urnes. D’un point de vue strictement juridique, il n’y a pas eu à notre connaissance d’évolutions sur ce point. Néanmoins, ce sont les médias eux-mêmes qui se sont mis d’accord, par le biais d’un « gentleman agreement », et donc une nouvelle fois par le biais d’une forme d’autorégulation, pour ne pas publier de résultats de sondages de sortie des urnes avant que les bureaux de vote ne ferment dans chaque Etat. 

Ainsi, si la structure fédérale de l’Etat rend  impossible l’interdiction de la diffusion des résultats Etat par Etat dans l’attente d’un résultat national, les résultats de sondages de sortie des urnes ne sont pas publiés avant la fermeture des bureaux de vote dans chaque Etat. De quoi garantir au moins au niveau de l’Etat que les citoyens ne sont pas influencés avant qu’ils n’aient exprimé leur choix en conscience et sans risquer d’être trompés par des informations qui au demeurant pourraient s’avérer inexactes.

En deuxième lieu, pour éviter les problèmes liés à l’hétérogénéité des résultats annoncés au niveau des Etats comme on niveau national (on sait que les sondages de sortie des urnes ne sont guère fiables),  les Etats-Unis ont adopté un système original par la création du National Election Pool (NEP), par lequel ABC, l’Associated Press (réunissant la presse écrite) CBS, CNN, FOX News, and NBC commandent un sondage de sortie des urnes commun réalisé par l’institut Edison Media Research.

En troisième lieu, il faut relever une évolution très récente et fondamentale de l’utilisation des sondages aux Etats-Unis qui rapproche encore davantage ce pays de la France. Les préoccupations américaines semblent en effet, et cette nouvelle devrait conforter la Commission des sondages dans sa stratégie de lutte contre les fuites, rejoindre les nôtres en matière de lutte contre les fuites des résultats, notamment par le biais des réseaux sociaux.

Cette année, et pour la première fois, a été mise en place une « chambre de quarantaine » : dans l’attente des résultats Etat par Etat, les responsables des chaînes de télévision et de l’ Associated Press se sont réunis dans une pièce, à l’adresse inconnue, et sans accès internet ni téléphone, afin d’examiner les résultats des sondages de sortie des urnes. Ils n’ont eu le droit de transmettre les chiffres à leurs rédactions que vers 17 h, lesquelles n’ont eu le droit de ne publier que des tendances – thématiques – et non des résultats, jusqu’à la fermeture des bureaux de vote Etat par Etat.

 

Ces trois points sont cruciaux, a fortiori dans un système de liberté sans limite comme celui des Etats-Unis : il est donc absolument fondamental de souligner que c’est un mouvement volontaire de l’abus de liberté vers davantage de silence qui s’impose dans ce pays, et non un mouvement inverse, en raison des errements passés.

En outre, il est significatif de noter le traitement particulier des sondages de sortie des urnes, qui, proches des résultats au moins sont conceptuellement, se trouvent frappés de restriction qui par ailleurs n’affectent pas la propagande ordinaire. De quoi démontrer une nouvelle fois le statut particulier des sondages en droit.

Une évolution qui apporte un éclairage nouveau sur la problématique de la diffusion des résultats avant l’heure et qui vient largement conforter la position française – qui est aussi la nôtre – sur le sujet. Pourquoi, en effet, adopter un système sur lequel les Etats-Unis sont en train de revenir à cause des problèmes qu’il a créés ?

… Sujet sur lequel nous reviendrons à l’occasion de la quatrième exégèse du rapport de la Commission des sondages.

 

Romain Rambaud

 

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